Une théologie d’une pandémie : « Elle ne nous donne pas de réponse mais nous donne à penser sur le sens de l’histoire… »

« C’est en face de la mort que l’énigme de la condition humaine atteint son sommet » (Gaudium et Spes, 18). Mutatis mutandis, c’est aussi en face de la pandémie qui conduit plus d’un à la mort que la vulnérabilité humaine se fait le plus sentir. Face à tous ces morts, chaque jour un peu plus, que dire ? « Même le prophète, même le prêtre, ne comprend pas » (Jr 14,18). Tout ce que nous savons est que nous ne devons pas laisser la pandémie usurper dernier mot. Dieu aura toujours le dernier mot !

Pour l’heure, le virus perturbe notre système de pensée, notre mode de vie. Mais il conduit inversement à une nouvelle manière de penser, de vivre. Il déconstruit mais il reconstruit par ce fait même. Notre vivre-ensemble en société et notre vie de foi communautaire sont mises à rude épreuve : « confinement mais non enfermement », « distance mais non méfiance », nécessité de sortir pour le travail mais urgence du « restez à la maison ». En tous les cas, nous réapprenons à vivre autrement notre profession, nos relations, notre foi : télétravail, communication digitale, retrouvailles virtuelles, évangélisation, socialisation par le web & co… Décidément, le virtuel a des aspects du réel.

Alors qu’on a souvent parlé du monde comme d’un « nouveau continent digital », d’un village planétaire, très vite on s’est aperçu plus clairement que le monde est « notre maison commune » et que dans ce monde « tout est lié » (Laudato Si’, 16) selon l’expression consacrée du Pape François. De la Chine au Sénégal, en passant par la France et l’Italie, « tout est lié », de manière inextricable, comme le bon grain et l’ivraie jusqu’à la moisson (Mt 13,24-30). Les conséquences néfastes du réchauffement climatique qui ont fait tache d’huile un peu partout l’ont prouvé ; aujourd’hui à son tour, la pandémie, en un temps record.

Le temps est souvent conçu comme chronos, temps linéaire, retour du même : 24h/24. Mais, on le conçoit aussi comme kaïros, temps favorable, entre un avant et un après : au rythme de Dieu. Dans le Christ incarné et ressuscité, le temps a pris une dimension nouvelle. Vivre dans cette perspective, avec comme horizon de croissance l’accomplissement, change qualitativement la manière d’habiter provisoirement le monde en tant que pèlerins sur terre.

Soudain la terre semble arrêter de tourner. Notre vie elle-même ne progresse plus. Pourtant nous pensions vivre dans le meilleur des mondes devant l’« ivresse en face des progrès réalisés dans le domaine scientifique et technique » (Marrou). Nous avons envisagé le progrès comme développement à un niveau jamais atteint dans l’histoire ; développement de toutes les capacités humaines. Notre prétendu développement est cristallisé dans les inventions de toutes sortes, des meilleurs comme des pires, qui en sont la mesure. En tant que citoyens du monde et croyants en Dieu, nous croyons aussi au progrès. Les pieds sur terre mais les mains levées vers le ciel. Fides et labora : comme si tout dépendait de nous sachant qu’en réalité tout dépend de Dieu.

Dans la Bible, tout commence dans le jardin : Eden (Gn 2,8). Tout finira dans une cité : Jérusalem céleste (Apo 21,1-27). Mais, la réalisation de la « Cité de Dieu » (Saint Augustin) dans le plan divin du salut se fait à travers des luttes, des hauts et des bas, des victoires et des échecs. Plus que jamais, nous devons, avec humilité, accueillir la certitude que notre véritable progrès, notre vraie cité, n’est pas seulement technique et scientifique mais aussi eschatologique et spirituelle.

Les acteurs d’un tel progrès (scientifique et technique), « nos pères nous apparaissent aujourd’hui comme des apprentis sorciers qui ont déclenché un processus affolé dont nous ne pouvons plus nous rendre maîtres et dont nous demeurons prisonniers » (Marrou). La société moderne a produit des moyens pour être heureux mais elle n’a pas su dire comment vivre pleinement heureux. Elle n’a pas su dire comment sortir du malheur quand cela arrive. Et voilà que nous sommes désemparés ! Mais pas tant que cela en tant que croyants.

Dans la mal-adie, la question du mal se pose : pourquoi et pour-quoi ? Pourquoi existe-t-il et pour-quoi se propage-t-il ? Loin de se résigner au fatalisme ou à l’impuissance, nous cherchons un remède, une issue de secours. Nous cherchons du sens, du sens à notre vie avec ses deux bouts : D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et surtout, entre les deux, comment vivre la vie qui est vraiment vie ?

Ces questions sont vertigineuses. Nous n’avons pas la prétention de donner des réponses. Mais nous nous sommes sûrs d’une chose : en Dieu, il n’y a ni  hasard ni mal. Le mal, la maladie et la souffrance perdurent « mystérieusement ». Malgré les conséquences de la souffrance Dieu est bienveillance.

Entendons-nous bien : Dieu ne peut pas être à l’origine du mal ! Nous avons du mal à croire que Dieu laisse passer le mal même de façon mystérieuse, même pour faire triompher le bien. La « théologie de la pandémie » repousse une telle vision étriquée. Elle ne nous donne pas de réponse mais nous donne à penser sur le sens de l’histoire dans une perspective ultra terrestre.

Dieu n’est pas visible dans les drames mais dans l’entente des hommes pour résoudre les drames. Nous saluons les efforts conjugués des personnes de bonne volonté ; des infirmiers et des médecins, des chercheurs et des scientifiques. Nous les remercions, les félicitons et les encourageons. Et nous prions car la santé est un don de Dieu.

« Oui, nous devons tout faire pour surmonter la souffrance, mais l’éliminer complètement du monde n’est pas dans nos possibilités – simplement parce que nous ne pouvons pas nous extraire de notre finitude et parce qu’aucun de nous n’est en mesure d’éliminer le pouvoir du mal, de la faute, qui – nous le voyons – est continuellement source de souffrance. Dieu seul pourrait le réaliser : seul un Dieu qui entre personnellement dans l’histoire en se faisant homme et qui y souffre. Nous savons que ce Dieu existe et donc que ce pouvoir qui « enlève le péché du monde » (Jn 1,29) est présent dans le monde (Spe Salvi, 36).

Malgré tout, nous avons des raisons d’espérer un monde meilleur, « où il n’y a plus ni deuil, ni larme, ni douleur » tout simplement parce que Christ vainqueur [du mal] est le fondement de notre espérance.

Coronavirus : le virus n’est pas chargé de sens parce qu’il est, mais parce qu’il conduit à quelque chose qui n’est pas encore, quelque chose nous espérons contre toute espérance.

Abbé Ousario GOMIS

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