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Quand le prêtre est bâtisseur de pont

Vivre ensemble au Sénégal. C'est le titre de la Communication donnée par l'Abbé Henri Cisse au Panel du Club Convergences Plurielles. Ici, le théologien chrétien ne dissocie pas sa foi de ses devoirs et droits de citoyen sénégalais ; le sociologue pose un regard qui éclaire le climat social agité : il plaide pour un Sénégal de justice et de paix. Il faut dire que l'abbé est prêtre catholique, pasteur d’âme dans sa communauté, mais aussi bâtisseur de pont entre Sénégalais de toutes ethnies et de toutes confessions religieuses. C'est donc à plus d'un titre qu'il se fait le devoir de participer à la rencontre organisée le 28 Septembre sur l'Île de Ngor. Voici l'intégralité de sa communication.

VIVRE ENSEMBLE AU SÉNÉGAL

Introduction

Je remercie les organisateurs qui m’ont fait l’honneur de m’inviter à ce panel, et je vous dis toute ma joie d’y participer, car il vient à son heure, tant la problématique qu’il propose interpelle tout Sénégalais de bonne volonté compte tenu du climat social agité dans les medias de notre pays ces derniers temps. Je m’exprime comme  Sénégalais chrétien ayant les mêmes devoirs et les mêmes droits que tous les citoyens sénégalais. J’appartiens à une confession religieuse régie par l’article 19 de la Constitution qui stipule que : « Les institutions et les communautés religieuses ont le droit de se développer sans entrave. Elles sont dégagées de la tutelle l’Etat. Elles règlent et administrent leurs affaires d’une manière autonome.» Cette disposition constitutionnelle a été malmenée avec l’affaire des voiles à l’ISJA qui a défrayé la chronique en septembre. Chrétien sénégalais, je suis aussi prêtre catholique, pasteur d’âme dans ma communauté, mais aussi bâtisseur de pont entre Sénégalais de toutes ethnies et de toutes confessions religieuses. C’est à ce titre que je me suis fait le devoir de participer à cette rencontre.

Notre pays, le Sénégal, malgré le conflit en Casamance, est un havre de paix dans une sous-région traversée par de nombreux conflits socio-politiques et religieux. Mais la menace djihadiste est à nos frontières. La cohésion sociale et la stabilité de notre pays sont menacées par des dérives ethnicistes et des propos malveillants dans les médias et les réseaux sociaux. Depuis l’éclatement des suspicions sur les contrats pétroliers et gaziers, la vie politique est polluée par des débats pas toujours sereins. En m’adossant à ces  constats, je propose quelques pistes de réflexion et  d’action à la lumière de l’enseignement social de l’Eglise.

  1. Déconstruire le concept de minorité

Tout d’abord à mon humble avis, il faut déconstruire le concept de minorité dans l’imaginaire sociologique des Sénégalais. Dans une république laïque, il n’y a pas de minorité. Tous les citoyens sont égaux en droit et en dignité. L’appartenance religieuse ne détermine pas la place des citoyens au sein de la Nation. Or dans le contexte sénégalais, on invoque avec beaucoup de mépris et de condescendance cette notion qui sous-entend que les chrétiens seraient comme des sous citoyens tolérés dans leur propre pays. Tant que ce complexe de supériorité sera entretenu et inoculé de manière pernicieuse dans l’opinion publique, il y a un risque évident de tension car la soi-disant minorité ne se laissera pas piétiner indûment. Le vivre ensemble en pâtirait.

  1. Eduquer aux valeurs culturelles de chez nous et aux valeurs religieuses

Les Sénégalais sont majoritairement croyants. En principe, leur conduite doit être surdéterminée par leur foi et les obligations éthiques qui en découlent. Or, nous constatons   une nette dichotomie entre les normes éthiques des religions et le comportement des croyants. En matière de conjugalité, de sexualité, de vie familiale et de civisme, beaucoup dissocient leur foi de la morale. Il y a comme une espèce de nivellement par le bas des mœurs du fait du relativisme moral rampant qui concerne toutes les classes d’âge (pas seulement la jeunesse) et toutes les classes sociales. L’éducation à la vie morale est une exigence pour faire grandir l’homme sénégalais dans le sens de la responsabilité par rapport à lui-même, aux autres, à la société, à la Nation et à l’Humanité toute entière. Or une telle responsabilité ne saurait être du seul ressort des religions mais de toute la collectivité en ses différents démembrements.

  1. Eduquer à la citoyenneté 

La citoyenneté, c’est la capacité de reconnaître les valeurs éthiques requises pour la vie en commun, d’effectuer et d’agir avec la conscience d’appartenir à un corps social organisé. L’éducation à la citoyenneté peut se faire autour des quatre axes suivants.

  • Les droits humains Ils sont l’axe organisateur de l’éducation à la citoyenneté ; ce sont des règles qui organisent les rapports entre les hommes, ils permettent un mieux vivre ensemble, rendent possiblement réalisable la relation entre l’éthique personnelle de chacun et les lois qui régissent les rapports sociaux ;
  • La démocratie : C’est une façon de vivre ensemble avec le respect de l’autre avec un débat et une culture du dialogue. Elle est liée aux droits humains, leur offre un cadre, mais le respect des droits humains entraîne aussi la démocratie.
  • Le développement : Il est nécessaire à l’exercice de la démocratie, des droits de l’homme ; ces derniers sont des conditions de réalisation du développement, un développement durable. L’éducation: la citoyenneté doit offrir aux citoyens des compétences utiles aux besoins du développement.
  • La paix : C’est plus que l’absence de guerre, c’est une situation où les conflits sont réglés par la non-violence; elle est liée aux droits de l’homme et à la démocratie.
  1. Consolider la laïcité au lieu de la fragiliser par des discours sectaires

Je suis mal à l’aise avec les pourfendeurs de la laïcité qui est inscrite au fronton de la Constitution sénégalaise. Dans un peuple de croyants, c’est dans l’intérêt de l’Etat de garantir la liberté de culte à tous pour une cohésion sociale harmonieuse. C’est la laïcité positive qui respecte les religions. Au nom de quel droit des Sénégalais chrétiens seraient-ils sous citoyens demain si on changeait de régime.

  1. Démasquer et arrêter les pyromanes

Démasquer et arrêter les pyromanes des studios de radio, des plateaux de télévision et des réseaux sociaux qui distendent le lien social et enveniment les relations ethniques et confessionnelles. Le grand danger de nos jours est que tous ces facteurs d’information se trouvent intégralement contaminés, empoisonnés par les mensonges, pollués par les rumeurs, les déformations, les distorsions et les manipulations. Ces médias sont utilisés comme des drogues nous empoisonnant l’esprit, nous intoxiquant, nous polluant le cerveau, tentant d’injecter dans notre inconscient des idées et des concepts qui ne sont pas les nôtres.

  1. Soutenir et encourager le dialogue islamo-chrétien

Soutenir et encourager le dialogue islamo-chrétien à la base comme au sommet pour perpétuer ce legs que nous ont laissé nos premiers chefs religieux. Il faut cultiver et entretenir les bons rapports qui existent entre tous les sénégalais. Dans un discours au Vatican, le président Abdou DIOUF disait : « Je tiens comme chance et comme motif de fierté de mes compatriotes le fait qu’un long commerce avec toutes sortes d’idées, de peuples et d’institutions aient forgé en eux cet esprit de coexistence qui cimente le commun vouloir de vie commune qui est un vivre ensemble avec nos différences, dans leurs fécondantes complémentarités. Et il n’est pas exagéré de soutenir que tout ce devenir complexe et mouvant repose sur un socle de religiosité ancienne et permanente » (Abdou DIOUF, Discours au Vatican, le 09 février 2009)

Conclusion

En dépit de certaines réticences et difficultés que l’on ne saurait feindre d’ignorer sans mutiler gravement la réalité, l’espoir que nous nourrissons est que l’esprit de l’accord conciliant se répande dans les cœurs et sur tout le Sénégal pour que notre commun vouloir vivre ensemble se consolide et prospère pour un Sénégal de justice et de paix.

Abbé Henri CISSE

Docteur en Théologie Catholique et Sociologue

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